Wolverhampton-Honved, 1954

Après la double déroute subite par les Three Lions face à la sélection hongroise, le football anglais adopte une attitude ambivalente. L’ensemble des protagonistes feint d’ignorer le gouffre qui existe en matière de jeu entre le football anglais et le reste du monde. Depuis l’après-guerre plusieurs formations étrangères en tournée au Royaume -Uni ont révélé le fossé qui s’est peu à peu installé entre les meilleures équipes européenne et sud-américaine et les différents champions d’Angleterre.

Stan Cullis ancien joueur professionnel du club de Wolverhampton intronisé manager par le board local à une tout autre vision du football que ses collègues. Cullis est très intéressé parce qu’il se passe en Amérique du sud et en Europe, il observe tous les changements et les nouvelles tendances qui apparaissent en matière de jeu.

The Iron manager persuade ses dirigeants d’organiser une multitude de confrontations contre des clubs étrangers joués en nocturne.  Le board des Wolves dépense 25 000 livres pour équiper le stade de Molineux d’un éclairage de bonne qualité le tout supervisé par Cullis. Ces dépenses sont rapidement amorties avec ses rencontres à succès, pour Cullis, il s’agit d’apprendre…

Gabriel Hanot envoyé spécial en Angleterre pour couvrir plusieurs de ses matchmakers se rend à Wolverhampton pour faire un compte rendu d’un match qui oppose en ce 13 décembre 1954, le champion d’Angleterre en titre au champion hongrois, le Honved Budapest qui possède dans ses rangs la presque totalité de la sélection magyare. Hanot prend une multitude de notes durant la rencontre, le lendemain, il tape un compte rendu complet de son séjour à Wolverhampton. Son article paraît deux jours après dans le journal l’Équipe.

 

L’éditorial de Gabriel Hanot

Dans cette capitale de la quincaillerie de 130 000 habitants, le football est une diversion, une réjouissance et presque un hymne de délivrance, surtout quand une atmosphère de pluie et de fumée s’abat sur la ville et la noie. Une description guère avenante d’une ville qui, il faut bien en convenir, a tous les atours de la sinistre banlieue industrielle. Mais à la noirceur du décor s’oppose la chaleur des cœurs. « Les Wolves parurent si pénétrés de leur mission sociale et humanitaire que leurs extraordinaires « engagements » en nocturne, sous un éclairage bien supérieur à tout ce qui existe en France sur les stades, ne pouvaient ne pas déchaîner l’enthousiasme des 55.000 spectateurs arrachés à leur ambiance terrestre. Il aurait fallu être un partisan fanatique de Honved pour demeurer indifférent à la communion sportive de la foule. » Il fallait s’y attendre, les Hongrois ne sont pas en territoire ami dans un Molineux en fusion et en totale communion avec son équipe.

La douche froide sera d’autant plus rude pour le public puisqu’ après à peine un quart d’heure de jeu, son équipe accusait déjà un débours de deux buts. Ces diables de Hongrois dans leur maillot blanc orné de deux bandes rouges avaient frappé deux fois par l’intermédiaire de Sándor Kocsis et Ferenc Machos. Tout d’abord, après 10 minutes de jeu sur un terrain plutôt boueux, László Budai obtint un coup franc pour une main de Flowers près de la surface. Sur ce « mini-corner » tiré par Puskás, Sándor Kocsis plaça une tête magistrale qui finit dans les buts anglais : 0-1, justifiant, s’il le fallait une nouvelle fois, son surnom de « Tête d’or ». Malgré cette ouverture du score rapide, Wolverhampton n’abdiqua pas. Peu après, Bill Shorthouse récupéra la balle au milieu et quelques secondes plus tard Roy Swinbourne se retrouvait devant le gardien hongrois Lajos Faragó mais perdit son duel. Double punition pour les locaux qui sur la contre-attaque encaissaient un but de Ferenc Machos, bien lancé par Kocsis, malgré le retour in extremis de Billy Wright : 0-2.

Les Hongrois justifiant bien leur réputation, de véritables « danseurs magyars » comme les magnifia Hanot. « Les Hongrois plus rapides en action, plus vifs, plus légers, plus à l’aise sur un pied, plus danseurs, plus prestidigitateurs, prirent un prompt avantage selon leur habitude. Des virtuoses tels que Bozsik et Puskas (bien qu’ils soient hors de forme) trompèrent leurs adversaires et le public en accomplissant une action imprévue, et non le geste logique, attendu, tel que le commandaient leurs attitudes ou leur position. »

Deux buts en un quart d’heure, Wolverhampton aurait pu rêver d’un meilleur début de match. Surtout que les Wanderers n’inscriront aucun but en première période. Bien qu’ils aient plusieurs occasions chaudes, ils tombèrent à chaque fois sur un portier hongrois dans un bon jour. Il fallut même une magnifique double parade de leur propre gardien, Bert Williams, pour éviter de prendre définitivement l’eau avant la mi -temps. Dans les vestiaires, Stan Cullis remotiva ses joueurs en essayant de les décomplexer « Vous êtes trop nerveux. Sortez de là (NDLR : du vestiaire) et jouez votre jeu normal. » Ces mots eurent rapidement l’effet escompté. À la 49e minute, Johnny Hancocks obtint un penalty, plus que généreux, sur une faute de Kovács. Il se fit justice lui-même en tirant le penalty en force : 1-2. Pour Hanot, « il n’est pas juste que l’arbitre anglais, M. Leafe, ait sifflé un penalty imaginaire contre l’arrière Kovacs (on avait l’impression que le directeur de jeu herchait l’occasion depuis un moment). Sans le but de Hancocks obtenu sous ce prétexte, Wolverhampton eût aussi bien gagné. Il n’avait nullement besoin d’une faveur.

Les assauts inlassables des avants anglais, constamment alimentés par les arrières frappants forts de la tête et du pied, à l’exemple de Wright, distendirent, disjoignirent, disloquèrent en deuxième mi-temps la défense du club de Budapest aux abois. » À un quart d’heure de la fin, Honved menait pourtant toujours 2 à 1. Swinbourne marqua le but égalisateur à la 76e minute de la tête sur un centre de Dennis Wilshaw : 2-2. Les dix dernières minutes durent paraître une éternité aux fans des Wolves. L’équipe eut une succession de corners sans réussite. Le but victorieux se faisait attendre. La délivrance vint du pied de Swinbourne, une nouvelle fois. Après une passe millimétrée de Sammy Smith, il réussit à glisser la balle sous le gardien adverse, réalisant le doublé et offrant aux Wolves la victoire : 3-2.

Après le match, la presse anglaise félicite les hommes de Stan Cullis pour cette victoire qui rehausse un peu l’image du football anglais, David Wynne-Morgan journaliste au Daly Mail va beaucoup plus loin. Dans un édito que l’ont peu qualifié d’excessif, il proclame que Wolverhampton est le champion du monde des clubs. Cet article fait réagir un Gabriel Hanot piqué au vif d’où son compte rendu de la rencontre et sa prise de position.

David Wynne-Morgan

Face à cet emballement, Hanot lance l’idée d’une compétition où s’affronteraient les meilleures équipes européennes : « Attendons pour proclamer l’invincibilité́ de Wolverhampton qu’il soit allé́ à Moscou et à Budapest. Et puis il y a d’autres clubs de valeur internationale. Milan et le Real Madrid pour ne citer que ceux-là̀. L’idée d’un Championnat d’Europe des clubs mériterait d’être lancée. Nous nous y hasardons. »

Hanot pointe du doigt le club de Wolverhampton, coupable d’occuper la scène médiatique à travers la presse écrite anglaise et internationale. Stan Cullis, le manager général des Wolves n’a que faire des avis des médias britanniques et des remontrances d’Hanot. L’homme ne se prête pas à ce genre de forfanterie, il est entraineur d’un club provincial et ouvrier ce qui n’a pas échappé au métropolitain Gabriel Hanot qui par ses saillies répétées promulgue la guerre des classes à travers le football européen.

Stan Cullis à une idée bien précise de sa mission. Seul le jeu intéresse, son objectif est de faire progresser sa formation et de sortir le football anglais de sa léthargie académique. Développé le jeu aérien et le rendre productif est une idée fixe. Il abandonne le suivit médical classique dispensé par les clubs. Il travaille à doter ses joueurs d’une condition physique optimale avec un programme adapté qui tient compte du métabolisme de chacun. Cullis innove dans d’autres secteurs dont certain inattendu.

 

Lors de ses matchmakers, Cullis lance un nouveau maillot. Il n’est pas en coton, mais en satin et brille sous les projecteurs de Molineux. Le bord des Wolves passe un accord avec la BBC pour la retransmission de ses rencontres à la télévision. Les matches sont diffusés en direct ou en différé. C’est une première pour les Anglais, seules les prestations de la Three lions son plus ou moins couvert par le petit écran. Des années plus tard George Best et bien d’autres joueurs britanniques rendront hommage aux nuits magiques de Molineux.

Durant cette confrontation face au club hongrois, Stan Cullis enregistre certains enseignements de première importance…

 

 

Fiche technique

Date: 13 Décembre 1954

Wolverhampton Wanderers – Honved 3-2

Stade:  Molineux stadium – 54 998 spectateurs

Arbitre : M. Leafe (Angleterre)

Les équipes

Wolverhampton : Bert Williams – Eddie Stuart – Bill Shorthouse – Bill Slater – Billy Wright- Ron Flowers – Johnny Hancocks – Peter Broadbent – Roy Swinbourne – Dennis Wilshaw – Sammy Smith.  Entr : Stan Cullis.

 

Honved : Lajos Faragó – Tibor Palicskó – Gyula Lóránt – János Kovács – József Bozsik – Nándor Bányai – László Budai II, Sándor Kocsis – Ferenc Machos – Ferenc Puskás – Zoltán Czibor.  Entr : Jenő Kalmár.

 

Buts :

Wolverhampton : Johnny Hancocks (50e sur penalty), Roy Swinbourne (77e et 80e).

 Honved : Sándor Kocsis ( 10ème ), Ferenc Machos ( 15ème).

 

Gabriel Hanot à travers son récit se contente de rapporter ce qu’il a vu, mais au détour de sa transcription de la rencontre, deux faits importants apparaissent.

« Les assauts inlassables des avants anglais, constamment alimentés par les arrières frappants forts de la tête et du pied, à l’exemple de Wright, distendirent, disjoignirent, disloquèrent en deuxième mi-temps la défense du club de Budapest aux abois. »

Hanot souligne l’implication des latéraux Anglais dans les phases offensives. Dans un football anglais académique et codifié, les arrières ne participent pas ou très peu au jeu, Cullis sans doute influencé par les formations soviétiques, dont le Dynamo de Moscou qu’il avait observé lors de leurs tournées en Grande-Bretagne après la fin du deuxième conflit mondial, intègre ce nouveau paramètre de jeu à son équipe. Avec le concours de Billy Wright son capitaine et joueur vedette de la sélection qui connaît ses adversaires, il a minutieusement préparé un plan qu’il met en application.

« Les dix dernières minutes durent paraître une éternité aux fans des Wolves. L’équipe eut une succession de corners sans réussite. »

Cette phrase souligne la technique appliquée par les hommes de Cullis, celui de priver les Hongrois du jeu au sol et de les soumettre dans des duels en imposant le jeu dans les airs. Ce type de jeu qualifier maladroitement de Kick n’Rush désorganise la formation magyare dans ses phases de récupération et la met constamment sous pression bien aidée par un terrain à la limite du praticable et une atmosphère dont seuls les clubs des Midlands ont le secret.

Durant cette rencontre Stan Cullis découvre ce qu’il pensait déjà savoir. Pour contrarier une équipe qui pratique un jeu de passe au sol avec des joueurs techniques, il faut lui opposer un jeu contraire. Dans un premier temps, les hommes de Cullis s’affairent à neutraliser la motricité du milieu de terrain puis en annihilant son potentiel offensif en multipliant des passes longues et en imposant un jeu aérien construit et permanent.

 

 

Stan Cullis, manager du club de Wolverhampton Wanderers  1948-1964

Pour Gabriel Hanot et tous les offusqués qui avait du mal à imaginer qu’un club  provincial et ouvrier puisse être la meilleure formation européenne ce qui transparait dans le compte rendu global de Hanot, il y avait urgence à créer la Coupe d’Europe des clubs champions. Pour Cullis l’enseignement fut tout autre, car bien que sans enjeu ce match n’avait rien d’amical.

Cullis avait trouvé la parade pour mettre en échec ce qui se faisait de mieux en matière jeu en Europe. Le manager de fer des Wolves ne s’arrête pas à ce seul résultat. Il confronte sans cesse sa formation avec l’étranger et creuse des réflexions qui bien souvent pénalisent son équipe en termes de titre. En 1958, Cullis laisse de côté certaines de ses idées, il veut récompenser cette génération de joueur qui ne compte qu’un seul titre de champion à son actif. Cullis délaisse les rencontres européennes et se concentre uniquement sur le championnat. Les Wolves remportent à deux reprises le titre national et rate pour un seul point la passe de trois ; Les Wolves se contentent de la Cup. Lors de la saison 1963-64, les relations se tendent entre Cullis et le board.

À la stupéfaction du monde du football, Cullis est licencié en septembre, huit mois plus tard, les Wolves descendent en deuxième division. Stan Cullis ne se remet pas de cette éviction, il refuse quantité d’offres à l’étranger notamment. Il coache sans passion le club de Birmingham City et bifurque vers le monde des affaires. Bien plus tard Bill Shankly, manager de Liverpool rendra hommage à son confrère.

« Stan était prêt à mourir pour son club, il était noir et or en lui. C’était une personne très intelligente, mais quand il est parti de Wolverhampton son cœur était brisé, il n’a plus jamais eu la tête au football. »

Alors que Cullis est démis de ses fonctions, Don Revie jeune manager du Club de Leeds United va reprendre les idées de ce dernier et continuer à développer et opérer une synthétisation du jeu jamais vu en Angleterre, mais ceci est une autre histoire…

Betty Swinbourne et le maillot porté par son mari Roy lors du match face au Honved au musée du club

Wolverhampton-Honved 1954 – Molineux Stadium

Pour plus d’information sur l’odyssée de Stan Cullis à travers le football anglais, il faut lire l’ouvrage de Jim Holden.  The Iron manager – Ed Breedon Books