Vie et mort du mouvement ultra en Italie

Préambule

Le mouvement ultra répandu dans les stades italiens fait souvent la une de l’actualité sportive et bien au-delà. Le phénomène ultra a été l’objet  de quelques études en Italie et en France. Cependant, l’ensemble de ses écrivains s’est borné à décrire une vision satisfaisante pour le compte de la représentation politique. Nous allons comprendre à travers ce texte la raison de cette volonté d’édulcorer l’histoire de cette manifestation apparue en Italie à la fin des années soixante et morte au début des années quatre-vingt-dix…

 

Le pouvoir se renforce

Vers la fin des années soixante, l’Italie se trouve confrontée à de vastes conflits sociaux qui paralysent la société tout entière. Le pouvoir politique et financier répond par la mise en place de la stratégie de la tension. Le 12 décembre 1969, une forte explosion retentit, à la Piazza Fontana à Milan. Il s’agit d’une bombe déposée dans la Banque Nationale de l’agriculture. Dix-sept personnes sont tuées et une centaine blessée. Brusquement, l’Italie s’enfonce dans une nuit sans fin. C’est à cette date qu’apparaissent dans les stades transalpins des groupes de supporteurs, embryon du mouvement ultra.

 

Genèse du mouvement ultra   

Le but de ses associations est de créer une animation munie de chants, tambours, fumigènes et banderoles. Ce type de supporterisme existe déjà dans certains stades en Amérique du Sud et en Europe en ex-Yougoslavie. Vu la conjoncture sociale, le stade devient pour beaucoup d’Italiens bien plus qu’un endroit pour se détendre et oublier un brin le quotidien. La dimension politique caractérise l’ensemble de ses premiers groupes de supporteurs. Les grandes agglomérations transalpines abritent chacune deux clubs. À Turin, le club du Torino est soutenu par les Turinois d’origine dont le cœur de ses apôtres est issu du prolétariat. Le club de la Juventus est la propriété de l’entreprise de construction automobile FIAT. Il est supporté par la bourgeoisie locale et les immigrés venus du sud de l’Italie travaillé dans les usines de FIAT.

 

Aux origines

Après la fin du deuxième conflit mondial, le club de Torino se met à dominer la compétition. Le Torino rafle cinq scudetti d’affilée. Un jour de septembre 1949, l’avion qui ramène l’équipe turinoise d’un voyage à Lisbonne s’écrase sur la colline de Superga qui domine la cité piémontaise. Cette catastrophe est ressentie comme un drame national. Encore aujourd’hui, le « grande Torino » fait toujours rêver les jeunes générations de supporteurs. Durant toutes ses années, le club jouait ses rencontres dans son stade Filadelfia. Dans les tribunes un certain Oreste Bolmida encourageait son équipe armée d’une cornemuse. Bolmida sonnait la charge quand, il sentait que les coéquipiers du capitaine Valentino Mazzola peinaient face à un adversaire. Il serait hasardeux de qualifier Oreste Bolmida de premier ultra, mais Bolmida fait partie intégrante de la légende du supporterisme transalpin.

En novembre 1961, Beppe Andreotti un supporteur du club de la Sampdoria de Gênes fonde une association de supporteurs dénommés « Fedelissimi », huit ans plus tard, sous l’impulsion d’une poignée de jeune apparaît le tout premier groupe Ultra. Ces jeunes prennent l’initiative de transposer le modèle de supporterisme présent en Amérique du Sud et apparu en Yougoslavie, le groupe prend le nom d’Ultra-Tito-Cucchiaroni en hommage à un joueur argentin qui a évolué au sein de la Sampdoria entre 1959 et 1963 et auteur d’une quarantaine de buts pour le club génois.  Les supporteurs du club de Genoa, l’autre club de la ville, fondent la Fossa dei Grifoni. Ce groupe par ses animations devient un modèle à suivre pour l’ensemble des tifosi.

C’est à Turin que ce tout nouveau type de supporterisme prend toute sa dimension artistique et politico-sociale. A l’origine, le mouvement ultra est un enfant du prolétariat transalpin en lutte contre le pouvoir lors des grandes grèves de la fin des années soixante et soixante-dix et qui trouve refuge dans les tribunes des stades pour perdurer sous une autre forme. Les supporteurs les plus exubérants du club de Torino séparé en deux petites associations fusionnent. Ils fondent le groupe ultra-granata situé dans le virage de la Maratona. Les jeunes jouent  un rôle prépondérant dans la marche du mouvement ultra. On remarque à la tête de cette organisation, quatre jeunes étudiantes regroupées sous la bannière SLAS. Par leur présence, elles brisent la représentation masculine et fermée des ultras et font preuve de détermination et de créativité au point de prendre en main toutes les chorégraphies du virage.

 

L’anarchisme face au capital et ses bras armés : l’extrême droite et l’extrême gauche

Le virage de la Maratona devient la tribune la plus animée et la plus réputée du pays. Les groupes ultras se socialisent. Ils deviennent familiaux, intergénérationnels, unisexes. Leurs fondamentaux sont l’indépendance totale vis-à-vis des dirigeants de leur club. La défense de l’équité sportive et de leur club. Des principes qui respirent le bon sens. Ses différents groupes de supporteurs ne se positionnent pas sur le plan politique. Curva de gauche et de droite, un mythe véhiculé par l’appareil. Néanmoins, pour ceux qui administrent le football professionnel transalpin, ses organisations sont une menace de type anarchiste, car autonome et capable de fédérer la masse. L’anarchie, ce n’est pas le désordre et le chaos. C’est un danger qu’il faut contrer. Enrayé et éliminé à terme !

Le pouvoir ne reste pas les bras croisés. Dès la fin des années soixante-dix, des structures d’obédience d’extrême droite et d’extrême gauche apparaissent pour peu à peu diviser et casser le mouvement ultra de l’intérieur. Malgré ce contre-feu, un autre groupe ultra atteint son apogée avec la fusion de petites associations dans la capitale du pays. En 1977, des groupes, soutient du club de l’AS Roma, dont la grande majorité des paroissiens habitent les quartiers populaires de la ville éternelle s’unissent. Ses tifosi intègrent le CUCS Roma. Le commando ultra curva sud sous la férule de son jeune chef Geppo. Son organisation, son entrain à encourager son équipe dans la victoire comme dans la défaite, sert de modèle à tous les mouvements ultras qui naissent dans le reste de l’Europe.

 

Le diviseur

La saison 1986-87 touche à sa fin. L’AS Rome finit hors de portée de la zone UEFA à la déception de ses bouillants supporteurs. Peu avant la fin de la saison, le sénateur et charismatique président de la Roma, Dino Viola, prend contact avec Les dirigeants du club de la Juventus pour acquérir Lionello Manfredonia. Joueur international à quelques reprises, et ancien de la Lazio de Rome.

Rapidement, Les ultras montent aux créneaux et mettent en garde la direction du club et son président. On ne peut pas engager un élément Laziale et juventini pour porter la tunique romaine. La volonté de Trigoria d’engager Manfredonia coûte que coûte, laisse perplexe, le supporteur de base non ultra, quant au virage sud, il passe à l’attaque. Quel est notre attachement à nos couleurs ? Où se situe la limite ? L’identité du club, est-elle subordonnée au capital ? Trahison de l’idéal ultra ?

Les associations de supporteurs sont très animées et les débats font rage. Le cas de Manfredonia pose toute la problématique du joueur sans racine et opportuniste dans un football transalpin qui sent le vent du tout néolibéralisme arrivé avec Berlusconi à Milan. Certains considèrent qu’on ne doit pas s’opposer à un joueur qui souhaite évoluer pour le club. Rapidement, le mouvement qui était infiltré depuis des années se divise.

Les anti-Manfredonia quittent le CUCS et fondent le GAM. C’est la fin du virage, le plus célèbre d’Europe. Pour le supporter romain ordinaire, c’est du jamais-vu. Certains groupes en arrivent à se battre dans les gradins. Le GAM affiche, une banderole destinée à Manfredonia « indigne, enlève ce maillot ». Il s’ensuit une rixe générale dans le virage sud. Manfredonia effectue deux saisons et met un terme à sa carrière de footballeur en étant victime d’un arrêt cardiaque dont il sort indemne…

Le débat prend fin en apparence avec l’explosion du CUCS de tendance  anarchiste, présentée comme une curva de gauche par la presse et ses relais traditionnels dont l’appareil universitaire et miné de l’intérieur par des groupes d’extrême droite et d’extrême gauche. La tribune s’étiole inéluctablement. À Turin, Gênes, les virages sont irrémédiablement gangrenés par l’apparition de factions extrémistes multiples. Trahison et suspicion règnent dans chaque recoin des associations.

Les années quatre-vingt sont marquées par une grande violence. Les groupes d’extrême droite et d’extrême gauche sont très actifs dans ses conflits ouvertement provoqués par ses petites organisations soutenus par les dirigeants de certains clubs et les pouvoirs publics. Les tribunes se déstructurent assez rapidement. Le mouvement ultra s’éteint avec la décomposition des virages turinois, génois, romain et napolitain gangrénés par l’affairisme du fait des factions infiltrées. Trafic de drogue et de billet de match. Sur le plan politique s’achève au même instant, les terribles années de plomb. Bien plus tard, la paix des braves entre anciens ultras romains n’apporte rien. De nouvelles associations prennent le relais puis se divisent à leur tour en une myriade d’autres groupes. Certains accusent la direction du club d’avoir favorisé cet éclatement du virage sud et à terme de ce qui restait du mouvement ultra, et, c’est là que se trouve la clé de l’affaire.

 

Calcio moderno

Les ultras issus majoritairement de l’anarchisme et non de l’extrême gauche et de l’extrême droite comme l’affirme les sociologues de service militaient férocement contre l’arrivée du football télé, le « calcio moderno« . Le CUCS-Roma était l’épicentre du mouvement ultra. Durant cette période, le football italien bascule vers le néolibéralisme. La rénovation des stades transalpins en vue du mondial 1990 est certes ratée, mais ces nouvelles constructions réduisent la possibilité au mouvement ultra de s’exprimer – absence de places debout -. La télévision sous le contrôle de Silvio Berlusconi, propriétaire du club de Milan, impose sa loi au monde du football.

Pour les dirigeants favorables au football business et pour les politiques effrayés par la possibilité de voir la masse prolétaire indépendante s’exprimer hors des systèmes de représentation incarnée par la gauche traditionnelle et l’extrême gauche, voir l’extrême droite, il fallait infiltrer, casser et détruire les groupes ultras les plus importants du pays, pour amoindrir et réduire la capacité du mouvement ultra italien à sa plus simple expression avant qu’il ne devienne trop puissant et grippe la machine porteuse d’un football élite et mondialisé pour le profit de multiples réseaux de pouvoir. Ce qui fut fait !

 

Agent du pouvoir libéral

De nos jours, des groupuscules qui se définissent comme ultras, occupent les virages se font remarquer par leurs violences cycliques. Ils tiennent la tribune avec l’accord tacite des dirigeants de clubs. Ils jouent les chiens de garde du système pour éviter que se forment à nouveau des organisations de masse animée par la contestation – suivez mon regard – face à un football dirigé en totalité par des réseaux inféodés à l’ordre marchand, quitte à utiliser des énergumènes qui hurlent des cris de singes envers des joueurs d’origine africaine pour tenter de culpabiliser ce qui reste de septiques et de résistants face à la vague ultralibérale.