Jim Clark 4/4

UN JOUR PEUT-ÊTRE…

7 avril 1968. Alors qu’il dispute un Grand-Prix de Formule-2 en Allemagne sur le circuit d’Hockenheim, l’Écossais volant trouve la mort. C’est la consternation dans le monde de la course automobile, certes, les accidents étaient légion à cette époque, mais le grand Jim Clark…

Le matin du 7 avril 1968, Jim Clark se lève à 7 heures. La nuit a été courte. La veille, il a participé à l’enregistrement d’une émission télé avec le pilote allemand Kurt Ahrens. En quittant les studios, Ahrens raccompagne Clark à son hôtel, mais  la Mercedes de ce dernier est prise avec un problème de pression d’huile, ce qui lui vaut l’humour légendaire du champion écossais sur la fiabilité de la marque à l’étoile. Ahrens et Clark finissent par trouver une station-service qui leur donne un bidon d’huile. Il est 2 heures du matin quand l’Écossais rentre à l’hôtel Luxhof, où le team Lotus réside durant la semaine qui précède la course

Lien de l’émission enregistré la veille du drame.  https://www.zdf.de/sport/jim-clark-50-todestag-100.html

Hôtel Luxhof

Clark n’est pas emballé par cette épreuve. La Lotus 48 modèle F2 n’est pas une réussite. Avec son coéquipier Graham Hill, ils conviennent de ne pas forcer l’allure. Peu importe s’ils terminent au milieu du peloton. Les deux anciens champions du Monde sont là pour faire la publicité pour la marque de cigarette Gold Leaf, premier sponsor en Formule 1.

Le jour d’avant, les Lotus n’ont pas beaucoup tourné, car étant aux prises avec des ennuis de moteur, enfin, les pneumatiques Firestone ne sont guère performants sous la pluie. Clark et Hill se qualifient en milieu de grille. Le stadium d’Hockenheim est rempli à l’occasion de ce meeting. La fine fleur des pilotes de F1 est présente à l’exception de Jackie Stewart qui est en mission en Espagne pour évaluer les mesures de sécurité au sujet du GP d’Espagne qui doit se dérouler à Jarama. Clark n’aime pas le circuit allemand, il le trouve dangereux et  sans intérêt. Il regrette de ne pas s’être aligné au BOAC de Brand-Hatch son tracé fétiche, la course se dispute le même jour. L’Hockenheimring se caractérise par une ligne droite suivit de quelques virages le tout bordé de grande tribune circulaire. Après la sortie du stadium, les pilotes s’engouffrent dans de longues portions de route dans la forêt.  Photo satellite. Flèche rouge, lieu de l’accident de Jim Clark.

La course s’élance sous une piste mouillée. Peu à peu les premiers se détachent. Clark roule en huitième position en solitaire. À cette époque, les retransmissions télé n’étaient pas toujours de bonnes qualités, surtout sur un circuit comme Hockenheim. Les caméras étaient disposées dans le stadium, mais pas sur le reste du tracé. Alors que Clark négocie une longue courbe, sa Lotus dérape, sort de la route et s’écrase contre un arbre. Seul un commissaire de piste a été plus ou moins témoin de l’accident.

Lieu du crash

Dans la seconde qui suit le crash, il alerte depuis le mirador qu’il occupe, les stands pour faire venir une ambulance. La course n’est pas interrompue. Personne ne sait ce qui s’est passé. Le commissaire déclare qu’il a vu la Lotus effectuer une série de contre-braquage, puis la voiture est sortie de la piste et s’est écrasée contre un arbre. Le choc s’est produit aux alentours de 220 km/h et a coupé la monoplace en deux. L’arrière-train, moteur et boîte de vitesse, voltige à une vingtaine de mètres de la coque et finit sa course sur un talus.

Malgré une légende tenace, Jim Clark n’est pas mort sur le coup. Il respire encore quand le commissaire arrive sur les lieux du crash avec l’antenne médicale, mais le champion écossais est perdu. Clark décède peu après dans l’ambulance, victime de blessures irréversible à la tête. Les commissaires de piste préviennent Graham Hill que son coéquipier est mort.

La nouvelle fait le tour du paddock, mais le public n’est pas mis au courant. Le team-manager et les quatre mécaniciens de l’écurie britannique sont sous le choc. Incapables d’une quelconque initiative, ils ne savent quoi faire. Graham Hill prend les choses en main. Il amène son équipe sur les lieux de l’accident. Hill dirige son équipe. Ils amassent toutes les pièces de la voiture et ramènent l’épave dans le camion du Team Lotus au paddock. Hill prévient Colin Chapman – Monsieur Lotus – qui se trouve en vacance à St Moritz. Chapman récupère une voiture de location et rejoint Mannheim en roulant toute la nuit. Hill ne se sent pas capable d’annoncer la nouvelle au père de Clark. Il appelle Louis Stanley le patron de BRM. Quand un drame survient sur un circuit, on se tourne vers ”Big Lou” qui prend tout en charge. Stanley prévient le père de Clark. Il affrète un avion et les deux hommes vole vers Mannheim, quand à Hill, il retourne chercher les affaires de Clark à leur hôtel, puis reste à l’hôpital de Mannheim pour veiller celui qui fut son adversaire, son coéquipier et son ami. Tard dans la nuit, Louis Stanley arrive en compagnie du père de Jim Clark et s’occupe de toutes les formalités.

Le lendemain, Chapman débarque dans un état proche de la démence. Louis Stanley, le prend entre deux portes et trouve les mots appropriés pour le calmer. Chapman file à Hockenheim pour savoir ce qui s’est produit. Sur place, il charge ses hommes de se tenir prêts. Le camion du Team est surveillé par des policiers. En fonction de la juridiction locale, la justice allemande va lancer une enquête et mettre l’épave sous séquestre. Chapman ne veut pas laisser la voiture aux autorités allemandes. Le soir alors que les policiers en faction sont partis, le personnel du team prend le camion et file à l’anglaise. Ils évitent les autostrades, passent la frontière allemande et filent sur Ostende. L’épave est amenée à Hethel – Norwich,  QG de la maison Lotus. À Mannheim, Louis Stanley, le père de Clark, Chapman et Hill file pour Francfort et prennent l’avion qui transporte la dépouille de Clark en Écosse. Lors du décollage, l’avion est obligé de faire demi-tour. Un hublot du cockpit s’est brisé. Le Fokker fut à deux doigts de s’écraser.

Trois jours plus tard, Jim Clark est inhumé  dans la petite localité écossaise de Chirnside en présence du gratin mondial de la course automobile et de la totalité des employés de l’usine Lotus. Le lendemain, Chapman partit trois jours sans prévenir personne, même sa femme n’a jamais su ou Monsieur Formule 1 était allé cacher sa peine…

Après le drame, la maison Lotus semble sur le point de vaciller. Le fidèle Graham Hill restaure un brin le moral d’Hethel. Il remporte le Grand Prix d’Espagne disputé sur le circuit de Jarama et gagne pour la quatrième fois le Grand-Prix de Monaco. En parallèle, Colin Chapman lance une enquête sur la mort de son pilote fétiche. Il fait un tour de table et invite Keith Duckworth, le patron de Cosworth, un ami proche. Le responsable de la marque de pneumatique Firestone en Angleterre en contrat avec Lotus et Peter Jowitt, un ingénieur du bureau d’enquête de Farnborough au sujet de crash d’avion expérimental avec lequel Chapman est en mauvais terme. Les quatre se mettent au travail. Il en ressort que Clark à rouler sur un débris qui a perforé le pneumatique droit et à déstabiliser la voiture. En toute honnêteté, c’est une thèse qui est valable, cependant…

Cinquante ans ont passé et pourtant la polémique n’a jamais été éteinte au sujet de l’accident mortel du champion écossais. Une deuxième thèse a toujours circulé dans le monde de la course. La Lotus de Clark aurait été victime d’une rupture de suspension. En pleine ligne droite et à cette vitesse, ça ne pardonne pas.  Les sceptiques avancent le fait qu’il est impossible que la voiture ait pu sortir de la piste côté gauche alors que c’est le pneumatique droit qui a failli.

Une semaine avant le rendez-vous d’Hockenheim, Jim Clark et Graham Hill se trouvait en Espagne pour le Grand-Prix de F2 comptant pour le Championnat d’Europe des conducteurs. Lors du premier tour, Clark est harponné par la Ferrari de Jacky Ickx. L’Écossais revient furieux au stand et somme le manager de Ferrari Franco Gozzi, de surveiller son jeune pilote.

Gozzi regarde Clark et lui dit ” vous les Anglais, vous êtes toujours pareil; quand vous faites  des erreurs, ce n’est jamais grave, c’est la course. Mais quand c’est vous qui en êtes victimes, alors vous en faites un drame”. Clark est ulcéré et réplique à Gozzi. ”Je suis Écossais, je ne suis pas Anglais; et je vous demande de ne jamais l’oublier ”.

Sur la vidéo, on constate que la suspension arrière gauche est touchée, mais le reste du train arrière a subi des dégâts. Le personnel ne ramène pas les voitures à Hethel. Ils filent directement pour l’Allemagne en vue du la course de dimanche. Arrivés à l’hôtel Luxhof, ils s’installent dans les garages et se mettent au travail. Ils changent l’intégralité du train arrière sur la voiture de Clark et le moteur sur celle de Hill. Le vendredi soir, les voitures sont prêtes.

À cette époque, les meilleurs ingénieurs n’étaient pas capables de déterminer avec exactitude le niveau d’usure d’une pièce mécanique.  Rob Walker propriétaire d’une écurie avait pris pour habitude de changer un bon nombre de pièces sur ses voitures. Triangle de suspensions, disque de frein, échappements en vue de chaque Grand-Prix. Il est impossible de savoir avec quelles pièces a été réparé le train arrière de la voiture de Clark. Était-ce des pièces usitées ou neuves, mais présentant un défaut de fabrication ? Rien n’a jamais filtré au sujet de ses éventualités. Il serait hasardeux de tirer des conclusions hâtives. Un jour peut-être, nous serons plus ou moins la vérité…

Merci à Gerard Crombac et Graham Gauld qui ont tant écrit sur leur ami commun.