Il était une fois Jimmy Murphy et Tommy Milton

15 septembre 1924 à Syracuse État de New York. Le grand prix organisé par l’American Automobile Association – AAA – touche sa fin. Jimmy Murphy leader du championnat roule en deuxième position. Après avoir négocié un virage, le champion californien tente de dépasser Phil « Red » Shafer leader de la course. Sa monoplace, une Miller T 122 est déséquilibré par la rupture d’un amortisseur. La monture faite une embardé et s’encastre violemment à la vitesse de 160 km/h dans une barrière de bois. Murphy est touché de plein fouet à la poitrine, il est tué sur le coup.

La course s’achève rapidement par la victoire de Phil Shafer. Dans les stands et les travées, la nouvelle de l’accident de Murphy se répand rapidement. Sa mort n’est pas annoncée, mais l’inquiétude gagne l’assistance générale. A cette époque, il est monnaie courante de voir des pilotes disparaître prématurément. Les formules monoplaces sont dangereuses, elles atteignent des vitesses qui dépasse les 200 km/h et les pistes ne sont pas adaptés à de telles machines. Peu à peu l’émotion gagne les spectateurs, car Murphy est un champion d’exception, apprécié du grand public et des amateurs de courses automobiles.

Le circuit de Syracuse est doté de lignes droites et de nombreux virages. C’est un tracé naturel non goudronné. Les nouvelles mettent du temps à circuler, mais une heure après la fin de la course, les responsables en charge de la course annoncent officiellement le décès de Jimmy Murphy. Les organisateurs sont dépassés par l’ampleur du drame, personne n’est en l’état de s’occuper des formalités d’usage dans ce type de cas et la famille de Murphy se trouve en Californie. Finalement, le pilote Tommy Milton prend les choses en main. Il se porte garant de la marche à suivre. Il signe le certificat qui authentifie la dépouille de Murphy et règle tous les détails administratifs. Il choisit un cercueil, rapatrie lui-même le corps du champion à Los Angeles et règle financièrement les obsèques de son ami.

Cette prise de position de Tommy Milton surprend l’ensemble du paddock, car si Milton et Murphy furent de grands amis, la concurrence les avait séparés. Devenus rivaux les deux hommes s’étaient fâché et ne se parlait plus…

 

The “Great” Jimmy Murphy

Jimmy Murphy est né en septembre 1894 à San Francisco en Californie. Ses parents étaient des Irlandais immigrés qui possédaient un commerce sur Mission Street derrière la maison familiale sur Minna Street. C’est un vaste ghetto ou la communauté irlandaise était regroupée. Lors du grand tremblement de terre du 18 avril 1906, Murphy perd sa mère. Son père décide de quitter la ville et confie le jeune Jimmy à son cousin. L’année suivante Murphy part pour Los Angeles vivre chez son oncle, il s’initie rapidement dans la mécanique, il est passionné par les automobiles. Des années plus tard, Murphy quitte les ateliers pour passer derrière le volant bien qu’il ne possède pas l’âge requis pour conduire. Patiemment le jeune Jimmy apprend les rudiments de la conduite, la vitesse l’intéresse, au volant, Murphy se révèle rapide et agressif. Dans une Amérique où se disputent des dizaines de courses chaque week-end à travers tout le pays, Murphy se familiarise avec tous les circuits ovale et routier. Il intègre la firme Duesenberg en tant que mécano et pilote assistant. Il prend place aux côtés du pilote d’Eddie O’donnell lors d’une course disputée sur un tracé dans la localité de Corona non loin de Los Angeles…

The “brave” Tommy Milton

Tommy Milton vient au monde dans la ville de Saint Paul, dans l’État du Minnesota en novembre 1893. Fils d’un riche producteur laitier, le jeune Tommy atteint de cécité à l’œil droit dès sa naissance s’adonne à toute sorte de jeu. Adolescent, il s’initie au rudiment de la mécanique avec une Mercer d’occasion. En 1914, il participe pour la première fois à une course. Milton s’aligne essentiellement dans des petites épreuves de stock-cars qui se déroulent dans le Middle West. Milton est un homme réservé timide et loyal en amitié. Animé par le désir d’évoluer, Milton se tourne vers d’autres disciplines dont les courses organisées par l’AAA – l’American Automobile Association. Milton est un excellent pilote, rapide, il a développé un sens tactique de la course évolué, il est motivé et ne rêve que d’en découdre avec les champions de l’AAA. Milton signe pour Augie et Fred Duesenberg. Cette petite firme basée à Indianapolis commence à susciter un certain intérêt dans le monde de la course automobile. Milton participe à toutes les épreuves possibles. C’est 1917 dans l’État du Rhodes Island lors des 100 miles de Providence qu’il signe sa première grande victoire. Milton devient le pilote vedette de la firme d’Indianapolis. Deux ans plus tard, il remporte une cinq victoires supplémentaires. 1920, la guerre étant finie en Europe, le championnat national de formule monoplace reprend ses droits.

 

Duesenberg

Jimmy Murphy et Tommy Milton font connaissance dans les ateliers de la firme Duesenberg. Milton a déjà vu courir Murphy et il apprécie son style de pilotage. Le sachant désargenté, Milton impose Murphy aux frères Duesenberg en tant que pilote leader à ses côtés. C’est une formidable promotion pour Murphy. Malgré un accident ayant endommagé fortement une des voitures disponibles, Milton interfère auprès des frères Duesenberg, beaucoup pensent que Milton a aidé Murphy car outre qu’il était un pilote de premier plan ce dernier venait d’un milieu modeste et orphelin de surcroît. Les deux jeunes pilotes s’attendent à merveille éclipsant peu à peu les autres pilotes de la firme, dont Eddie Hearne et Joe Thomas. Murphy est impressionné par le savoir l’intelligence et la détermination de Milton et réciproquement ce dernier admire l’abnégation et le style coulé et rapide de Murphy, mais c’est la volonté de Milton d’avoir brisé la barrière sociale qui existe entre les deux pilotes qui cimente leur amitié. En toute fin de saison, Milton est victime d’un accident à Union town, lors de sa convalescence il fait part à Fred Duesenberg le projet de battre le record de vitesse de 241 km/h détenus par le grand Ralph de Palma à Daytona Beach avec une monoplace modifiée, il se propose de cofinancer l’opération, Duesenberg accepte le deal…

 

 

 

Jimmy Murphy au volant du prototype Duesenberg-Milton LSR avant son départ pour la Floride.

La rupture

Durant l’hiver, Milton prend le soin de préparer une monoplace spéciale. Sa carrosserie est travaillée. Lors des premières courses, Murphy et Milton débutent le championnat en fanfare. Ils remportent trois courses en Californie. Les deux moteurs utilisés lors des dernières épreuves par les deux champions sont montés sur la Duesenberg-Milton LSR en provenance d’Indianapolis. Alors que Milton se trouve à La Havane pour disputer une course, Fred Duesenberg persuade Murphy d’essayer la voiture qui vient d’être terminée. Murphy hésite, mais il s’installe à son volant et tourne sur l’ovale de Berveley Hills. Dans la nuit, l’équipe se rend à la gare ferroviaire de Los Angeles. Destination, Daytona Beach en Floride. Après quelques essais, Murphy établit un nouveau record à la vitesse de 245 km/h. La nouvelle arrive rapidement aux oreilles de Milton. Ce dernier est effronté, il se sent trahi par l’ensemble des protagonistes de son équipe.

Quand Milton arrive à Miami, il est tellement ulcéré par l’attitude de Murphy qu’il en vient à l’idée de le tuer. Milton préfère surmonter sa peine et s’installe à son tour au volant du prototype. Il tente de battre le temps établit par Murphy, mais il ne parvient pas à ses fins. La voiture et les moteurs ont embarqué du sable durant la tentative de Murphy. Milton préfère s’éloigner de la maison Duesenberg. Au fond de lui il n’en veut pas trop à Murphy, il sait que les frères Duesenberg lui ont forcé la main. Qu’un record de vitesse est fortement rétribué sur le long terme, mais il ne peut admettre que son ami l’ait trahi…

 

Duel au soleil

L’année suivante, Milton prend une revanche sur ses anciens patrons et associés. Il enlève le championnat national en remportant quatre épreuves, dont les 500 miles d’Indianapolis. Après avoir utilisé une Duesenberg, le champion se tourne vers Harry Miller un ingénieur qui s’est spécialisé dans la production de carburateur et de moteur. Tommy Milton travaille d’arrache-pied avec Harry Miller pour la mise au point d’un moteur pour le châssis de sa Duesenberg. Le tout nouveau propulseur d’Harry Miller fait des merveilles, le moteur Miller est désormais privilégié par certains pilotes. En 1922, Miller obtient sa première victoire sur le circuit d’Indianapolis, la voiture une Duesenberg est pilotée par Jimmy Murphy ! Avec ses victoires qui s’enchaîne, Murphy devient un pilote populaire, à l’aise face aux médias et en public. Murphy est un séducteur naturel alors que Milton qui ne fréquente guère le paddock et handicapé par son œil droit, adopte une grimace forcée qui ne passe pas auprès du public. Murphy décide de se rendre en Europe défiée les champions locaux au sur le circuit du Mans. À la surprise du paddock, Murphy remporte le Grand Prix de France alors que sa monture est moins puissante que les monoplaces européennes. En fin de saison, il traverse l’Atlantique pour courir sur le tout nouveau circuit de Monza. Avec une Miller, il course les FIAT suralimentés et finit troisième. Murphy est au zénith de sa carrière, il remporte le championnat national-AAA.

 

L’ami perdu

En, 1923, les deux champions se contentent de quelque victoire. Milton accroche une deuxième fois les 500 Miles d’Indianapolis à son palmarès. Duesenberg  commence à se tourner vers la production de voiture de tourisme, Miller tient le marché et Eddie Hearne remporte championnat. L’année suivante, Murphy s’impose à Kansas City et à deux reprises sur l’ovale d’Altoona à Tyrone en Pennsylvanie. Il mène le championnat quand se profile le rendez-vous de Syracuse. Milton et Murphy n’étaient plus que des étrangers qui ne se parlaient presque pas, mais tout au long de leur quatre années de confrontation sur les pistes, il n’y a jamais eu le moindre accrochage ou la moindre contestation entre les deux rivaux. Après le funeste week-end de Syracuse, Milton comprend que plus rien ne sera jamais comme avant. Murphy avait acquis la gloire et l’admiration de ses compatriotes alors que lui était resté dans l’ombre malgré ses résultats et sa classe naturelle au volant. Les funérailles de Murphy sont suivies par toute la presse du pays et des milliers de personnes à Los Angeles.

 

Jimmy Murphy au Mans

Un mois plus tard,  bien que très atteint sur le plan moral Milton remporte la course de Pineville en Caroline du Nord. Il permet à son ami disparu d’être sacré champion-AAA pour la deuxième fois à titre posthume. Milton n’avait aucune dette morale envers Murphy, mais ce fut pour lui une manière de dire adieu à la seule personne qui avait été très proche de lui dans le monde de la course automobile. L’année suivante, Milton s’incline face au jeune Pete de Paolo dans la conquête du titre. Il se retire en 1927 de la compétition. Il reste dans le milieu de la course. Il fonde une société avec son frère Homer et travaille avec plusieurs firmes automobiles sur des projets spéciaux. Paradoxalement, le très peu médiatique Tommy Milton devient par la suite un des hommes forts dans l’organisation des 500 miles d’Indianapolis durant une vingtaine d’années. Il décède en 1962 à Mount Clemens dans le Michigan des suites d’une longue maladie.

 

Tommy Milton