Soccer et fordisme

C’est dans les années soixante-dix que le football devient pour la première fois un outil médiatique aux États-Unis. Depuis cette date les professionnels de l’information ont tenté d’analyser l’échec du football appelé soccer de l’autre côté de l’Atlantique. Les chercheurs qui ont abordé ce sujet  sont restés évasifs et préfèrent récupérer des poncifs déjà édictés par d’autres. À travers ce texte, nous allons comprendre le pourquoi de cet échec bien que je garde à l’esprit que les causes du désintérêt des Nord-Américains envers le jeu le plus populaire du monde demeure pluriel.

 

Naissance du baseball

C’est vers 1850 que le baseball apparaît en tant que jeu dans le nord-est du pays en voie d’industrialisation. Le baseball est une transposition du cricket anglais et du Lapta un jeu pratiqué en Russie. De nombreux adolescents ainsi que des adultes s’exercent à ce jeu durant leur loisir. Une première compétition voit le jour dans la ville de New York. Les acteurs du jeu prennent soin de le différencier du cricket et du Lapta. Les États-Unis d’Amérique est une nation récente. Elle doit construire sa propre histoire et donc sa propre culture sportive.

Rapidement, le baseball pénètre tous les foyers. Il devient le seul référent en tant que discipline sportive. Vers 1880, l’embryon d’un premier championnat national se dispute dans la partie nord-est du pays. C’est un fait majeur, le baseball se développe dans le paysage américain en parallèle avec l’industrialisation du pays. Durant cette période émerge un autre jeu qui prend racine dans les grandes écoles les plus huppées du pays. Les pratiquants prennent le rugby comme base. Walter Camp en charge des activités sportives de la prestigieuse université de Yale apporte des corrections qui donnent naissance au football américain. La règle des trois tentatives et l’obligation de progresser de cinq yards sont les innovations majeures imaginées par Walter Camp. Il faut encore attendre deux décennies pour que les règles s’affinent. En 1906, la passe en avant est introduite dans le jeu. Puis légalisée.

Au tout début du XX siècle, la major ligue de baseball est une vaste entreprise. Les clubs jouissent du statut professionnel. L’organisation réunit une quinzaine d’équipes. Elles opèrent dans leur propre enceinte à New York, Pittsburgh, Boston, Detroit, Philadelphie, Chicago et Cleveland, drainant des centaines de milliers de spectateurs par an. Les exploits des différents joueurs sont relatés chaque jour par les journaux à grand tirage.

Le football américain peine à obtenir une ouverture médiatique et populaire, car confiner dans un cadre académique. Les années dix sont décisives. Le pouvoir préconise la réalisation d’une dizaine de stades géants au crédit des universités les plus prestigieuses du pays, le tout financé en grande partie par l’État fédéral pour que le football US trouve enfin une audience auprès des citoyens. Le Yale Bowl est inauguré, cependant, la guerre paralyse les divers projets en attente d’une décision favorable. Il faut attendre la décennie suivante pour que le programme prenne forme. Ces arènes sont édifiées dans un style architectural semblable. Ses constructions d’un seul niveau et de forme ovale affichent une capacité moyenne de 60 000 places. Elles reçoivent l’appellation de Bowl.

Le soccer fait son apparition sur les docks et dans les rues des cités du nord-est industrialisé, il ne connaît aucun développement, car les jeunes se tournent essentiellement vers le baseball. Durant les années vingt, une ligue prend forme. Ses différentes compétitions amateurs ne suscitent guère l’attention du public et de la presse. Les immigrants par souci d’intégration préfèrent s’intéresser au baseball et au football US qui pointe le bout de son nez.

Durant les années vingt et trente, un championnat professionnel voit le jour. Les clubs sont pourvus d’un grand nombre de britanniques. Certains joueurs prennent la nationalité américaine d’où les très bons résultats de la sélection nationale durant cette période. Cette structure perdure une dizaine d’années avant que l’organisation périclite sur le plan financier.

 

Le fordisme.

C’est en 1903 que Henry Ford crée sa société automobile. Il s’agit de sa troisième tentative. Les deux premières s’étant soldées par de demi-échecs. D’emblée, il fournit un modèle qui lui octroie les moyens d’entreprendre l’étude d’une nouvelle voiture qu’il lance en 1908. La Ford T.

Muni de cette réussite, il révolutionne le mode de production dans le secteur automobile et tout ce qui en découle. Henry Ford introduit des méthodes de travail inspiré du taylorisme qui sont reprises par l’ensemble des grandes entreprises américaines par la suite. La rationalisation des taches étant la clé du système. La révolution industrielle imaginée par Henry Ford et l’arrivée à maturité du football américain sont contemporaines. Il suffit de faire étalage du procédé d’assemblage  produit par les usines  Ford et les règles édictées par le football américain pour constater de nombreux points communs entre les deux entités.

 

Similarité des tâches

Le football américain est une construction du fordisme. On retrouve dans son application toutes ses médiations et ses mécanismes. On constate le même procédé au niveau de la décomposition des gestes et de leurs finalités.

L’ouvrier exécute la tâche à laquelle il est astreint, pareillement aux hommes de ligne dont l’action se limite à défendre le porteur du ballon. Les responsables des chaînes de montage ont une activité similaire aux coureurs et aux receveurs dans leurs missions. Ils agissent sous les ordres d’un supérieur hiérarchique chez Ford, le quarterback au football. Ces derniers comptables de l’ensemble des ressources humaines sur le terrain se doivent de répondre du travail effectué à une autorité supérieure. Les cadres chez Ford, les coaches au football. L’ensemble demeure sous le commandement d’un PDG et un actionnariat comme hiérarchie ultime et commune.

Avec la production de joueurs doté d’une morphologie similaire couplés au temps d’une partie, on retrouve une autre spécificité du fordisme. Ford était attaché au minutage des tâches et à la standardisation des pièces. Le personnel interchangeable. Tous les joueurs ont un remplaçant et le Head coach à le pouvoir d’instaurer un turn-over durant une partie

 

Osmose 

Le Super Bowl est le seul spectacle télévisuel qui réunit un Américain sur deux devant le petit écran de nos jours. L’action des politiques qui ont tout fait pour que le football américain se développe au détriment du soccer est un fait majeur. Au sein d’une nouvelle nation à la recherche de la performance extrême, les règles du football américain sont en parfaite osmose avec les notions plurielles du fordisme.

Le soccer par ses règles du jeu et sa mise en action propose la liberté d’entreprendre. Tous les joueurs peuvent créer le jeu sans que cela se fasse au détriment de l’équipe, alors que le football américain par la codification de ses règles produit le contraire. Toute initiative personnelle d’un joueur peut facilement condamner son équipe.

 

Nature créatrice      

Le soccer était condamné à l’avance à cause de sa nature créatrice. Il ne génère pas de statistique et n’impose pas à une formation l’obligation de l’emporter. Enfin l’équation attaque/défense comme dans toutes les autres disciplines américaines, un autre élément décisif dans une société bâtie sur le bien et le mal est une notion diluée dans le soccer.  La plupart des immigrants d’origine européenne pensaient aussi que l’assimilation à la terre promise passait par d’autres découvertes faites de nouveaux jeux. Le football américain, le basketball, le hockey sur glace et le baseball, tous des jeux codifiés en sont la parfaite expression. Pour cette somme de raisons, le soccer était plus ou moins appeler à ne pas s’implanter aux États-Unis.

Toutefois, l’organisation du mondial 1994 attribué aux États-Unis à relancer l’intérêt des élites locales pour le soccer. Les États-Unis ne peuvent rester indéfiniment à l’écart d’un jeu qui réunit le monde entier tout les quatre ans. Le président Bill Clinton met le paquet en soutenant la sélection nationale avec ferveur et la toute nouvelle ligue créée à cet effet. Les administrations Bush et Obama font de même. Lors du mondial qui se dispute au Brésil, des centaines de milliers d’Américains se massent dans les grands stades du pays pour encourager la sélection. Quant au président Obama, il joue le chef d’orchestre lors d’une grande réception à la maison blanche lors du huitième de finale jouée par la Team USA face à la Belgique…

La MLS n’est pas en mesure de supplanter à terme les deux géants que sont le baseball et le football américain. Cependant, le soccer possède d’incontestables avantages, car il reste un jeu ouvert à tout le monde. Les élites misent sur la réussite du soccer à travers la formation et les résultats des sélections nationales. L’équipe féminine récente championne du Monde à occuper le devant de la scène aux États-Unis même si la sélection sous l’influence de l’équipementier et de sa joueuse vedette Megan Rapinoe à bouder la maison blanche et le président Donald Trump.

 

Standardisation

La globalisation du jeu et la standardisation du joueur en Europe et en Amérique du Sud à entraîner une chute du niveau de jeu et altéré les cultures jeu des plus grandes nations. Henry Ford bien avant tout le monde avait déjà jeté les bases du marxisme et son principe d’égalitarisme dans les sociétés occidentales. N’y voyez aucun paradoxe. Obsessionnel et tourné vers une production de masse rectiligne, il a contribué à éliminer un tas de concurrents qui proposaient une production variée.

Après des années d’un travail intensif qui a vu les forces libérales abattre toutes les formes de résistances, le jeu à évoluer en mal. Par l’action libérale, la notion de créativité et les cultures jeu ont peu à peu disparues.

Éliminer le joueur typé. En finir avec les particularismes. Tuer les différences par peur de la confrontation. Produire des  entraîneurs et des joueurs qui deviennent interchangeables. En retour, les puissants gardant la main sur un cheptel de joueurs légèrement plus doué que la moyenne. C’est la clé pour présenter un football sans surprise tourné entièrement vers la statistique. Voici le temps de Ronaldo, Messi et des Ford T !