Dezső Zsolti, le truqueur

Origine

C’est en 1912 dans la localité de Balmazújváros en Hongrie que vient au monde Dezső Steinberger dans une famille de confession juive. Adolescent, le jeune Dezső ne connaît qu’une passion, le football. Joueur de qualité moyenne, il ne fait pas carrière au niveau national, Dezső qui a le sens de l’organisation est un touche à tout. Il manage un club de province quand survient la guerre, Dezső sa femme et ses deux enfants sont déportés au camp d’Auschwitz. Le conflit terminé Dezső Steinberger qui à survécut rentre en Hongrie et reprend ses activités dans le football.

 

D’Auschwitz à San Siro

Dezső Steinberger n’a jamais reconnu le fait d’avoir truqué des dizaines de matchs de football professionnels auprès des rares journalistes, dont l’Anglais Brian Glanville qui a eu le privilège de l’interviewé. À Glanville et à des journalistes hongrois, il aurait déclaré que le football l’avait sauvé d’une mort certaine. Au camp d’Auschwitz, il anime des parties de football. Il évolue lui-même au poste de gardien. Lors de son internement dans le camp de la mort, il aurait été selon ses dires durant une période un intermédiaire auprès du sinistre docteur Josef Mengele, car il maîtrisait la langue allemande.

En 1949, il quitte la Hongrie et s’installe en Italie. Le Milan vient de recruter l’entraîneur hongrois Lajos Czeizler, un technicien chevronné qui a dirigé plusieurs formations transalpines. C’est dû à l’intervention de Czeizler auprès du président d’Umberto Trabattoni que Dezső Zsolti intègre l’administration du club lombard bien que le nom de Dezső Steinberger ne figure pas dans l’organigramme du club. Dezső devient Desiderio Zsolti pour les italiens. Il est une sorte de ministre sans portefeuille. Durant une dizaine d’années, Zsolti s’active dans les coulisses du club. Concernant le black-out qui entoure son action, certains pensent que le mystérieux Desiderio est l’homme susceptible d’avoir recours à la corruption pour le profit du club qui l’emploie.

Zsolti possède une qualité rare à cette époque, il détient un important carnet d’adresse du football européen. Dirigeant de club, agent et corps arbitral. Zsolti prend rapidement la mesure des rapports de force qui taraude le football italien et en Europe de l’Ouest. L’homme est discret et fréquente peu les couloirs du stade San Siro. Il préfère agir dans l’ombre. Il serait à l’origine de plusieurs rencontres qualifié d’arrangé concernant le club lombard durant les années cinquante dont la demi-finale de Coupe d’Europe des clubs champions entre le Milan et le Real Madrid. Alors que le Madrid mène au score par la marque d’un but à zéro, le référé autrichien, Erich Steiner siffle deux penaltys imaginaires pour les italiens. L ne manque qu’un seul but au lombard pour arracher un match d’appui, mais le Madrid se qualifie pour la finale qui se déroule à Paris.

 

Barcelone et retour en Italie

Après une décennie au service du club milanais, Zsolti reprend sa liberté. Durant cette période, il continue à côtoyer le monde du football. Il atterrit en Espagne et fréquente la colonie magyare du Barca et sympathise avec Helenio Herrera. Zsolti ne traine guère dans les recoins du camp Nou, mais son ombre pèse plus d’une fois sur certaines rencontres jouées par le club blaugrana. Le huitième de finale 1960-61 opposant le Real Madrid au Barca ponctué par l’élimination du club castillan fait saliver la presse de l’époque. Après un match aller qui se solde sur la marque de deux buts partout, le Barca l’emporte par deux buts à un au Camp Nou après que l’arbitre anglais Reg Leaf ait refusé trois buts valables aux Madrilènes. Zsolti quitte l’Espagne et retourne à Milan, il reprend le chemin du stade San Siro et se met au service de L’Inter Milan ou il retrouve Herrera.

Le mode opératoire de Zsolti demeure le même. Des cadeaux de toutes sortes, les meilleurs restaurants, hôtel de luxe et prostituées haut de game pour le trio arbitral ce qui s’apparente a de la corruption passive, plusieurs clubs pratiquent ce type de “transactions”, mais Zsolti en accord avec ses présidents successifs rajoute des enveloppes énormes – l’équivalent de l’achat d’une maison ou de plusieurs voitures – les témoignages d’anciens arbitres recueillit par Glanville sont édifiants.

Dans les couloirs du club milanais, son statut demeure le même. Il œuvre à distance. Sa présence se fait sentir une fois de plus, car bon nombre de rencontres de l’autre club lombard sont suspectées d’être truquées durant le règne des coéquipiers de Mazzola sur l’Europe.

Angelo Moratti parti, Zsolti quitte l’Inter à son tour. Il semble s’être mis durant un temps au service de Bologne puis rejoint le club de la Juventus et son manager Italo Allodi qu’il avait fréquenté durant ses années à l’Inter. Une fois encore plus d’un match du club turinois est marqué du sceau de la suspicion. Le clou final intervient lors de la fameuse demi-finale retour de C1 1973 face au club anglais de Derby County avec un arbitrage à sens unique. Zsolti qui a fait des émules – il n’est pour rien dans le scandale de la finale de C2-1973 qui oppose le Milan au club anglais de Leeds United en Grèce – prend ses distances avec le club turinois quelques années plus tard, il reste en Italie puis rentre en Hongrie, il décède en 1993.

 

Agent de l’Ouest ?

L’odyssée de Dezső Steinberger s’inscrit dans le cadre de l’après-guerre. Durant la guerre froide, le gouvernement des États-Unis par le biais de la CIA, finance l’ensemble des élites intellectuelles et artistiques italiennes pour contrer une éventuelle menace communiste qui plane sur la péninsule. Le Calcio n’est pas épargné, les clubs industriels du Nord sont la propriété de dirigeants qui comme le reste des élites transalpines est sous tutelle du département d’État américain.

Rien n’indique que Zsolti fut un agent de l’ouest, un homme chargé d’aider certains clubs italiens à édifier une puissance continue et arrimer le football de l’Ouest à travers des villes de première importance et ainsi contrer une menace rouge plus fantasmée que réelle. Une chose est certaine, cet homme de l’ombre n’a jamais été inquiété par une quelconque instance juridique.

Dezső Steinberger qui était un homme de football fut la première personne dans l’Europe de l’après-guerre à comprendre à quel point le jeu le plus populaire du monde était programmé pour être instrumentalisé à des fins économiques et politiques par des gens sans scrupules. De nos jours, la corruption existe toujours. Elle a changé de visage et de méthode, elle a muté vers autre chose, le pouvoir des multinationales du sport a pris une place prépondérante dans la volonté d’établir des hiérarchies intouchables.